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Quelle que soit l’échelle à laquelle nous travaillons, nous pratiquons toujours l’économie du « déjà là » … S’appuyer sur les traces du passé, les lignes existantes, les chemins tracés, parce qu’ils sont le reflet d’usages ancrés dans leur territoire, dans une géographie, un paysage et une culture. Utiliser le soleil, la lumière, la terre, puisqu’ils sont les garants d’une architecture économe et confortable. Apprendre de celui qui fabrique, qui construit, qui assemble parce que chaque détail compte. Observer et mettre en valeur ce qui nous entoure, proche ou lointain, parce qu’un édifice n’est jamais un élément isolé. Partir de ce qui est déjà là puis continuer, relier, rassembler, enrichir pour apporter une réponse unique, économe et évidente à celui qui habitera les lieux.

La confrontation répétée à un milieu physique, épaissi de bâtiments préexistants, a probablement façonné une certaine façon d’aborder le projet pour l’agence, qu'il s'agisse de constructions neuves ou de réhabilitation et bien au-delà des méthodes ou des outils nécessaires. Elle a fait dévier, projet après projet, ce que nous avons appris à l’école (les soubresauts de la modernité), de la manière de faire jusqu’à la signification des artefacts que nous produisons, inscrits dans une continuité temporelle plutôt que dans un geste inaugural.

Cette confrontation fabrique une sorte d’inconfort qui nous est devenu familier.

Un inconfort dans la manière de travailler, sans cesse remise en cause par une situation construite nouvelle (époque, programme, type de mise en œuvre, référence culturelle… bâtiment pré- ou post-industriel), qui rend difficile l’utilisation de méthodes systématiques ou la réitération d’un processus qui conduirait, en définitive, à une identification claire d’une « forme d’architecture ». Faire avec l’existant invite à une lecture différente qui replace l’action de construire dans le temps long de la vie de l’édifice. Ici, le projet devient une étape et remet en cause (avec difficulté parfois) l’idée d’œuvre, ou en tout cas les mythes de l’intention initiale, d’unité et du contrôle qui va avec, pour préférer une démarche adaptative, voire opportuniste, un « design » ouvert qui considère les bâtiments comme des systèmes évolutifs qui apprennent en changeant (Stewart Brand – How Buildings Learn). Dans cette perspective, l’architecture n’est plus envisagée comme un objet fini, mais comme une structure ouverte, continuellement renégociée par les usages, les normes, les contraintes économiques et techniques actualisées. Il s’agit d’abord de faire perdurer les édifices — quels qu’ils soient, en dehors de toute hiérarchie patrimoniale préalable — en les ajustant aux nouvelles conditions de leur existence : accueillir de nouveaux usages, répondre à des cadres réglementaires en mutation, corriger des dysfonctionnements, réduire les consommations énergétiques. Ces ajustements prennent des formes concrètes et souvent prosaïques : augmenter les surfaces utiles, réorganiser les espaces, renforcer les structures, améliorer les enveloppes thermiques. Pour y parvenir, il faut parfois démolir certains ouvrages, relier des parties entre elles, étendre sur le côté ou vers le haut, ouvrir des façades. Chaque intervention vient à la fois prolonger et perturber ce qui existait, produisant une nouvelle situation dont la lisibilité reste volontairement ambivalente. Dispositif plutôt que forme, le projet travaille par déplacement, réinterprétation et continuité, en faisant dialoguer mémoire collective, formes ordinaires et situations contemporaines.

Encore faut-il préciser ce que recouvre cette mémoire, car le signe et la matière n’y sont jamais séparés. Dans chaque édifice coexistent deux régimes de permanence : celui du signe — la forme devenue sens, dépôt d’une mémoire, repère partagé — et celui de la matière — les portées, les épaisseurs, les propriétés constructives qui survivent à la fonction qui les avait imprimées. Ces deux régimes ne désignent pas deux familles de bâtiments, l’un pour le monument, l’autre pour le tout-venant ; ils sont toujours imbriqués, co-présents dans le moindre édifice. La question n’est donc pas de reconnaître lequel l’emporte, mais de décider sous quel régime nous choisissons de faire voir ce que nous regardons. C’est dans ce choix que se loge notre parti pris. Plutôt que d’assigner à chaque édifice le régime que la convention lui réserve, nous les intervertissons : lire le signe que recèle l’architecture ordinaire — y débusquer la forme, la mémoire, le sens là où l’on n’attendait que du tout-venant ; et inversement appréhender le patrimoine dans sa seule épaisseur matérielle — le ramener à ses portées et à ses propriétés, par-delà l’aura qui d’ordinaire le sanctifie. Ce renversement du regard ne résout rien et ne cherche pas à le faire : il met les deux régimes en frottement et guette ce qui en surgit — une lecture imprévisible, irréductible à la somme de ses termes.

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